Sur la côte des naufragés

Je rentre de 5 jours sur la côte des Naufragés. La côte où les courants sont si forts et les brumes si profondes que les bateaux y perdaient leur chemin. Alors pour les guider entre les blocs de granit et la côte, des phares ont été construits.
C’est aussi la côte des naufrageurs. Des paysans bretons utilisaient les cornes de leur vache comme des bougeoirs pour faire des sortes de grandes lumières. Les navires, rassurés, s’approchaient de la côte mais le piège s’était déjà refermé sur eux : trop près, leur bateau s’écrasait dans le granit et se faisait piller.
C’est aussi un nom de village où tu ne sais jamais si tu es à Brignogan-Plage ou à Brigognan-Plage.
Cette semaine sera-t-elle un naufrage ?
Je viens soumettre pour la première fois mon projet de long métrage, « Les Goudous télématiques » à des regards experts et curieux. D’abord à ceux d’Irène et Thomas, les deux consultants, que je ne connais pas. Puis à ceux de Mathieu, Marie, Samuel, Sylvie, Djigui, Marie, Andrea, les 7 autres heureux stagiaires dont je ne connais que les titres des projets.
J’ai été sélectionnée pour le workshop « Création des mondes fictionnels » du Groupe Ouest.

Quelques jours avant la résidence, Bénédicte (qui coordonne la formation) nous demande d’apporter 3 à 5 objets qui incarnent notre projet ou notre relation à ce projet. Nous recevons aussi les CV de nos deux mentors mais rien sur les autres. Je ne googlise personne, je ne sais pas pourquoi. Je crois que je n’ai pas envie de savoir à l’avance.

LUNDI – Int. Salle des Cocons – Jour
16h, nous voilà toustes dans une grande salle encore en travaux, des drôles de structure en cercle accrochées au plafond. Elles me font penser à des cages. Bénédicte les présente comme nos futurs « cocons ».
Dehors, un hangar commence à se faire démolir. Normalement, vendredi, il n’y aura plus rien.

Nous posons nos objets sur une table. Puis Djigui, tiré au sort, choisit 2 objets et raconte une histoire en moins de 5 minutes à partir de ces 2 objets. Djigui passe ensuite 2 autres objets à Sylvie qui doit, à son tour, raconter une histoire. A tour de rôle, nous tentons d’imaginer. Nous ne disons pas si cet objet est à nous ou pas. On est perdu, on se contredit dans nos inventions, on essaie de finir au plus vite, on rit.
Irène et Thomas nous demandent ensuite de raconter pourquoi nous sommes venus avec ces objets. Sans jamais parler du projet en lui-même. Nouveaux récits. Une fois les objets présentés, chacun le déplace dans son « cocon ».

Le soir, nous ne nous parlons pas davantage de nos projets. On se raconte nos profils mais pas nos projets.

MARDI – Int. Salle des Cocons – Jour
Nous terminons ce tour des objets. Toujours sans parler des projets.
A nouveau, au dîner, nous ne nous parlons pas de nos projets, nous partageons nos histoires d’amours, nos maisons, notre mois d’août.
Ce soir-là, je me demande sincèrement si on va présenter notre projet pendant la résidence.

Chaque jour nous découvrons le programme de la journée. On a bien les horaires et des intitulés genre « boîte à outils », « entretiens » mais ce qu’il va vraiment se passer, nous l’ignorons. La surprise surgit en général après l’échauffement de la journée ou après les délicieux déjeuners préparés par Moïse.

MERCREDI MATIN – Int. Salle des Cocons – Jour.
C’est la bascule : Irène et Thomas nous annoncent que nous avons 5 minutes pour raconter notre projet. Une appréhension s’installe doucement. On remue sur nos chaises. Qui sera le premier ?
Djigui est désigné. Il se lance.
C’est touchant, j’ai l’impression qu’il révèle son trésor. Nous voilà dévoilés.
Dehors, le toit du hangar est entièrement démantelé. Il ne reste que des murs.

Alors, là, t’es toute contente, t’as présenté ton projet, tu te dis que ça y est, on va rentrer dans le vif du dur du sujet, de ta zone de blocage à débloquer et ils te proposent un drôle d’exercice : pendant 20 minutes les autres te posent toutes les questions qu’ils veulent sur ton projet, te donnent des références, soulignent des points à éclaircir et t’as PAS le droit de répondre.
Passée la frustration, l’exercice s’avère super intéressant (même si on a eu du mal à le tenir strictement à chaque fois, c’est pas si simple de bien rester dans le cadre imposé). Écouter sans réagir, sans argumenter. Juste E-COU-TER.
Tu peux enregistrer pour réécouter à froid, après, mais là, maintenant, tu te tais.

Après cette séance de questions-questions, chacun part dans son cocon et tente de l’habiller, de le structurer. Plein de matériaux sont à notre disposition pour l’emménager : images, mots, magazines, fils de couture, post it à gogo en mille couleurs, ciseaux, crayons, feutres… Je retourne à la maternelle : je gribouille des mots, je découpe des images, je mets des couleurs, beaucoup de couleurs. Petit à petit je pose la timeline de mon film. Avec ses vides, ses lignes qui se dessinent, ses thématiques. Je la regarde autour de moi, je la tiens tout autour de moi. Je spatialise mon histoire. Je réalise que c’est la première fois que je le fais. J’ai ma première épiphanie. Pour ce film, j’ai travaillé jusque là dans mon ordinateur, dans sa fenêtre, dans un ou deux écrans mais pas « en dehors ». Je notais toutes mes idées dans un fichier puis deux puis trois puis je dois réorganiser mes fichiers parce que c’est trop le bordel. Je me suis épuisée à créer des connexions mentales entre des fichiers numériques. Et là, d’avoir tout sous les yeux, je me repose. Je prends la distance que je ne trouvais plus. Ça me fait un bien de dingue.

Bon après, je réalise que je bute toujours au même endroit dans mon récit… Je l’ai mis en volume, en couleur, c’est génial mais je bute toujours au même endroit dans la progression de mon personnage. Alors je demande à passer dans la journée en entretien individuel.
Irène et Thomas me reçoivent. On discute structure, choix, enjeux. Je dis ce que je ne veux pas. Je leur pose des questions. Ils sont super doux dans leurs remarques, ils ne me disent pas ce que je dois faire, c’est à moi de décider. En gros, je vais y arriver, faudrait juste couper 2-3 trucs et surtout rendre tout ça plus organique. J’ai un problème de temporalité dans mes lignes narratives.
Je sors.
Sur le parking, la pelleteuse trie les tiges de métal. Une benne bleue attend d’être remplie.

Fin de journée.
Baignade avec Mathieu et Marie.
Vin blanc – Huîtres au Café du Port tous les 8.
Dîner commun à la maison.
Vin blanc. Vin rouge.
Je règle mon réveil sur 7h, je veux courir demain matin.

JEUDI – Ext. Plage – Jour

Je longe la côte des Naufragés. Il est 7h12. Le soleil se lève.

J’essaie de ne pas écraser les escargots qui traversent le sentier côtier. Je me demande comment les escargots avancent dans le sable avec leur bave. Ça doit leur prendre beaucoup de temps. J’hésite à en aider un ou deux dans sa traversée. Je pourrais le poser de l’autre côté du sentier. Et là, quelque part entre le sémaphore de la pointe Bilou et le phare de Pontusval, je trouve. Je trouve comment reconstruire. Je trouve mon nouveau point de départ. Je vois de nouveaux liens se tisser. Je jubile. Je me baigne après le footing. Je croise Marie, on prend rendez-vous pour demain matin, pour se baigner ensemble, pour le dernier jour.

J’ai hâte de retourner au cocon. Je pédale avec mes camarades vers le lieu de travail. On boit le thé, le café, on prend quelques minutes de retard. On démarre. Irène et Thomas nous proposent de nouveaux outils. Il est 11h, c’est le moment de retourner dans nos cocons. Mais d’abord je jette mes idées du matin dans un fichier numérique. J’ai peur d’oublier. Je promets à Sylvie de venir voir son cocon, je termine juste de prendre mes notes, je tape rapidement sur mon clavier, les écouteurs vissés dans les oreilles. Je sors prendre l’air. J’observe le chantier. La pelleteuse n’est plus là. J’ai pourtant l’impression de l’entendre. J’attends. Soudain, un mur tombe. La mâchoire métallique surgit, vorace, et tape à nouveau. Ça se fissure. Tape. Des poussières. Tape. Un autre mur tombe.

Je rentre faire ma visite de voisinage à Sylvie, elle m’explique son cocon. Mathieu se joint à nous. On discute. On voyage dans la proposition de Sylvie.
Pause déjeuner.
Sieste sous le pommier.
Reprise. Je pars vers mon cocon, prête. Je vais le refaire.
Irène et Thomas en décident autrement : nous devons rendre une vidéo de 5min max pour demain. Une vidéo où on raconte une scène qui se passe au milieu de notre histoire. Je ne m’y attendais pas du tout.
Cet exercice nous prend l’après-midi.
Plusieurs bennes font des allers-retours pour évacuer les gravats.

Dernier plongeon de la plateforme, plage des crapauds avec Mathieu. Djigui trouve l’eau trop froide mais met la tête sous l’eau. Une « inter » part : les sauveteurs ont reçu un appel. Le sable blanc est toujours aussi doux sous mes pieds.
Vin blanc – Huîtres.
Le soir on joue à Times Up. A 10. On hurle, on rit, on mime.
Dernière nuit.

Vendredi – Ext. Maison 1 – Jour
8h. Marie nous attend, Mathieu et moi, avec son bonnet de bain derrière le portail bleu. Dernier bain devant la maison. Elle est plus fraîche que lundi.
On défait nos draps, zippe les valises, vérifie de ne rien oublier. Je verse mon thé dans le thermos.
Dernier trajet à vélo. Ça y est, on ne se perd plus, on a l’itinéraire.
Malheureusement, on a loupé le mail de Bénédicte qui nous demandait d’arriver à 9h. On est en retard.

Thomas et Irène nous attendent en salle de visionnage : nous allons regarder les 8 vidéos du « milieu ». Le temps est compté, ils prévoient 30min par personne, le taxi arrive à 16h30.
A nouveau, l’exercice des questions-questions où l’interrogé se tait. Tirage au sort, comme à chaque fois. Je passe en première. J’écoute, je note dans ma tête, je m’empêche de répondre.
A nouveau des pistes s’ouvrent. Je réalise que j’ai oublié d’enregistrer les voix. Je vais sédimenter « de mémoire » cette fois.
Puis je découvre les « milieux » de chacun.
Le temps file. Moïse nous a préparé des lasagnes avec une salade de courgettes à l’estragon.
Il faut démonter nos cocons. Un petit sac kraft a été posé au milieu de chaque cocon. J’y glisse (presque) tout.
Je sors.
Il n’y a plus de murs. Le chantier est terminé.
Et moi, j’ai trouvé mon cap.

Le meilleur est à venir.

Mille mercis à Irène, Thomas, Mathieu, Marie, Djigui, Marie, Samuel, Sylvie, Andrea, Bénédicte, Véronique, Claudie, Moïse pour cette semaine tout en haut du bout d’un monde.

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